Turenne Murat Eugène Louis Napoléon Bonaparte : les étonnants prénoms d’un vigneron de Haute-Marne
En généalogie, certaines découvertes attirent immédiatement l’attention. Parfois par un destin exceptionnel, parfois par un document rare… et parfois simplement par des prénoms qui intriguent.
C’est le cas de Turenne Murat Eugène Louis Napoléon Bonaparte THIÉBAUD, né le 21 juillet 1885 à Neuvelle-lès-Voisey (Haute-Marne).
Un homme dont la vie semble ordinaire — vigneron devenu cheminot — mais dont les prénoms racontent à eux seuls tout un imaginaire historique et politique.
À travers les actes d’état civil et les archives militaires, son parcours révèle une histoire familiale intimement liée aux grands bouleversements du XXᵉ siècle, jusqu’à la tragédie qui frappe Noisy-le-Sec en 1944 et marquera durablement les mémoires.
Une naissance aux prénoms chargés d’histoire
Le 22 juillet 1885, Séraphin THIÉBAUD, 42 ans, vigneron à Neuvelle-lès-Voisey, se présente à la mairie pour déclarer la naissance de son fils. L’enfant reçoit une étonnante série de prénoms :
Turenne – Murat – Eugène – Louis – Napoléon – Bonaparte
Rarement un enfant d’un village rural de Haute-Marne aura porté un tel condensé d’histoire militaire française.



Dans la France de la fin du XIXᵉ siècle, la mémoire napoléonienne reste très présente dans les campagnes. Les récits des guerres impériales circulent encore dans les familles et nourrissent l’imaginaire collectif.
Une jeunesse rurale en Haute-Marne
Eugène (c’est comme cela qu’il se fera appelé) grandit dans un milieu viticole modeste. Son père est vigneron et la famille vit à Neuvelle-lès-Voisey, rue du Faubourg des Sciences. Eugène apprend le métier de vigneron comme son père.
Lorsqu’il passe devant le conseil de révision en 1905, son signalement physique est soigneusement décrit. Marque particulière : Il a une cicatrice près de l’oeil gauche.
Mais un détail attire l’attention : il est déclaré « bon pour le service auxiliaire » en raison d’une tumeur à la jambe droite. Cette mention signifie qu’il est jugé inapte aux unités combattantes.
Les « services auxiliaires » désignaient les hommes reconnus inaptes au service armé de première ligne, mais tout de même jugés capables de servir l’armée dans des tâches de soutien (dépôts, bureaux, services d’intendance, gardes, etc.). Ils étaient donc affectés à l’arrière ou à des fonctions non combattantes, souvent en raison de problèmes de santé ou de limitations physiques signalés lors du conseil de révision.
Le 7 octobre 1906, il est incorporé pour deux ans dans les services auxiliaires du 15ᵉ bataillon de chasseurs à pied, basé à Remiremont (Vosges).
L’année 1908 est également marquée par un événement familial important : la mort de son père, Séraphin THIÉBAUD, âgé de 65 ans. C’est Eugène qui se présente en mairie pour déclarer le décès, probablement alors qu’il est en permission ou temporairement rappelé auprès de sa famille.
En 1911, Eugène vit encore avec sa mère, Onésime, faubourg des Sciences. Tous deux sont vignerons ; elle a 59 ans, lui 26. Mais Eugène aspire à un autre avenir.
L’exode vers la région parisienne
Le développement du réseau ferroviaire attire une main-d’œuvre importante. Les compagnies ferroviaires offrent une relative stabilité professionnelle, très recherchée à l’époque.
C’est ainsi qu’en 1912 et comme beaucoup de jeunes ruraux au début du XXᵉ siècle, Eugène quitte sa mère et son village natal pour s’installer rue de Brément à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis, et trouver un emploi d’employé des chemins de fer.
En juin 1914, il reçoit une notification de l’armée l’affectant spécialement aux chemins de fer de l’Est en cas de mobilisation.
Quelques semaines plus tard, l’Europe bascule dans la guerre.
Le rôle des cheminots pendant la Première Guerre mondiale
Eugène est mobilisé le 2 août 1914 mais reste donc affecté aux chemins de fer de l’Est.
Chaque régiment, chaque unité logistique, chaque dépôt est intégré à un vaste plan de transport préparé depuis des années. En août 1914, plus de 7 000 trains militaires sont mobilisés pour acheminer soldats, chevaux, canons et matériel vers les zones de concentration proches de la frontière. Les grandes compagnies ferroviaires, comme la Compagnie des chemins de fer de l’Est, jouent alors un rôle essentiel dans cette gigantesque opération logistique qui permet à la France de mettre sur pied, en quelques jours seulement, une armée de plusieurs millions d’hommes.
Sans ces réseaux ferroviaires, la guerre moderne aurait été impossible à mener. Durant celle-ci, Eugène participe donc d’une certaine façon à l’effort militaire mais depuis l’arrière, dans un rôle discret mais néanmoins vital.
Un mariage en pleine guerre
Au cœur du conflit, Eugène fonde une famille. Le 20 novembre 1917, à Noisy-le-Sec, il épouse Alice Camille LORIETTE, une jeune femme originaire des Ardennes. Eugène a 32 ans, Alice 21.
Les témoins du mariage sont presque tous employés des chemins de fer, reflet du milieu social du couple. Onésime, la mère d’Eugène n’est pas présente, contrairement aux parents de la mariée.
Les mariés habitent tous deux rue de la Forge au moment de leur mariage, lui au 51bis elle au 18.
Le couple s’installe ensuite au 53 de la rue Dombasle.
Moins d’un an plus tard, le 14 septembre 1918, quelques semaines avant l’armistice, vient au monde Louise Marthe THIÉBAUD, fille de Turenne Murat Eugène Louis Napoléon Bonaparte et de Alice Camille.
Une mort précoce en 1919
La guerre s’achève en novembre 1918 et la vie semble reprendre son cours.
Mais le destin frappe brutalement.
Le 17 octobre 1919, la mère d’Eugène, Marie Célestine Onézime SENILLE, décède à Neuvelle-lès-Voisey âgée de 67 ans.
Quatre jours plus tard, le 21 octobre 1919, Eugène THIÉBAUD meurt à son tour, à son domicile de Noisy-le-Sec, 53 rue Dombasle. Il n’a que 34 ans. Sa fille Louise Marthe a un an.
L’acte de décès ne précise pas la cause mais en octobre 1919, l’Europe sort à peine de la grande pandémie de grippe qui a ravagé le monde entre 1918 et 1919. Dans les villes et les banlieues industrielles comme Noisy-le-Sec, des cas mortels continuent encore d’être signalés, souvent à la suite de pneumonies consécutives à la maladie.
La disparition presque simultanée de la mère et du fils frappe par sa brutalité. Pourtant, leur âge et la distance qui les sépare suggèrent deux destins distincts, dans une France pourtant encore éprouvée par les fragilités sanitaires de l’après-guerre.
Une nouvelle génération
La femme d’Eugène, Alice Camille LORIETTE se retrouve veuve à 23 ans et élève seule sa fille Louise Marthe avant de se remarier quelques années plus tard avec Georges Alfred CHAILLOU.
La petite Louise grandit à Noisy-le-Sec et devient finisseuse, ouvrière chargée des dernières étapes de confection des vêtements. Un métier fréquent dans l’industrie de la confection.
A 19 ans, le 20 août 1938, elle épouse Jean LABORDE, 24 ans, employé à la société des transports en commun. Le couple s’installe au 18 rue Abel Bonnevalle et semble promis à une existence modeste mais stable.
Quatre ans plus tard, le 25 juin 1942, en pleine occupation allemande, la petite Colette Andrée Alice LABORDE voit le jour, fille de Jean LABORDE et de Louise THIÉBAUD.
La grand-mère, Alice Camille, veuve d’Eugène, décède à Noisy-Le-Sec le 2 août 1943 à l’âge de 47 ans.
La tragédie des bombardements de 1944
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les infrastructures ferroviaires deviennent des objectifs militaires stratégiques.
Or Noisy-le-Sec possède l’un des plus grands triages ferroviaires de France.
Au printemps 1944, les Alliés lancent une vaste campagne de bombardements visant les nœuds ferroviaires stratégiques afin de préparer le débarquement en Normandie
Dans la nuit du 18 au 19 avril, un bombardement massif destiné à désorganiser le réseau ferroviaire allemand frappe la ville. Un déluge de feu s’abat pendant plus de 20 minutes. Des centaines de bombes tombent sur la ville, détruisant des quartiers entiers.
L’offensive aérienne de la Royal Air Force avait été relayée par le message de la BBC : « Les haricots verts sont secs« . Elle fait plus de 460 victimes civiles, 370 blessés graves, 2 800 sans logis
Parmi les victimes figurent Jean LABORDE, Louise Marthe THIÉBAUD et leur fille Colette, âgée de moins de deux ans.
La descendance d’Eugène THIÉBAUD est anéantie en une seule nuit.
Ainsi s’achève l’histoire de Turenne Murat Eugène Louis Napoléon Bonaparte THIÉBAUD et de sa famille.
Quand la généalogie révèle l’impact de la grande Histoire
L’histoire de Turenne Murat Eugène Louis Napoléon Bonaparte THIÉBAUD illustre parfaitement la manière dont les grandes tragédies du XXᵉ siècle ont marqué des familles ordinaires.
Derrière des prénoms impériaux se cache finalement le destin d’un homme simple, né dans un village viticole de Haute-Marne, devenu cheminot en région parisienne, mort prématurément juste après la Grande Guerre.
Mais c’est surtout l’histoire de sa descendance qui rappelle la violence de l’époque : une famille anéantie lors d’un bombardement en 1944.
Comme souvent en généalogie, quelques actes d’état civil suffisent à faire revivre tout un destin et à rappeler que la grande Histoire se lit aussi dans les vies les plus ordinaires.
Note : l’image d’illustration en tête d’article a été générée par intelligence artificielle afin de proposer une reconstitution visuelle des événements décrits dans cet article.





























Merci Olivier pour cette triste mais belle et intéressante promenade historique.
Il me tardait de te lire.
Merci Stephan 😉
Quel bel article Olivier ! Que de destins brisés par les conflits. Bravo pour ce travail de recherche.
Merci Magali
Belle histoire mais si triste. Grace a ton récit nous savons en 2026 qu’Eugene Thiebaut a existé et que sa famille a été emportée par la violence d’une époque qu’aujourd’hui beaucoup semble avoir oublié la cruauté.
On notera les recherches généalogiques pertinentes et qui nous plonge d’avantage dans ces années qui nous semblent si lointaines. Merci
Merci Stéphanie