De Strasbourg à Lille : le destin brisé d’Édouard GOERTZ
Une découverte au détour d’un registre
Lorsque je mène une recherche aux archives départementales, il m’arrive de feuilleter longuement des registres sans savoir à l’avance ce que je vais y trouver. C’est ainsi que j’ai découvert, presque par hasard, le destin d’Édouard GOERTZ, déserteur alsacien de la Grande Guerre.
En parcourant le registre coté 3U274-76, contenant les minutes des jugements sur requête du tribunal civil de Lille pour l’année 1920, mon attention est en effet retenue par un texte plus particulier. C’est un jugement, rédigé dans un style administratif classique, presque austère, mais dont le contenu, lui, se révèle peu à peu par son caractère singulier.
À mesure que je le lis, une histoire se dessine, inattendue et profondément humaine : celle d’un homme nommé Édouard GOERTZ, typographe, né à Strasbourg en 1891, devenu déserteur de l’armée allemande, réfugié à Lille, et mort en 1917 dans des circonstances qui, à elles seules, expliquent pourquoi aucun acte de décès n’a été dressé au moment des faits.
Ce jugement ne raconte pas seulement une mort. Il constate une absence. Il comble un vide.
C’est cette absence qui m’a poussé à en apprendre davantage sur Édouard GOERTZ.
Naissance en Alsace en 1891
Édouard Goertz naît le 19 février 1891 à Strasbourg. Il est le fils de Jonathan Chrétien, serrurier, et d’Elisabeth RAUSCHENBERGER.
Édouard a deux sœurs — Caroline Elisabeth, née le 16 décembre 1877 et Elisabeth Salomé née le 6 septembre 1883 — et un frère, Charles Chrétien né le 22 novembre 1888.
La famille vit dans une Alsace qui, depuis la défaite française de 1870, est allemande. Strasbourg est une ville de l’Empire. Les GOERTZ sont des « sujets alsaciens », comme le précisera plus tard le jugement du tribunal — ni tout à fait français, ni tout à fait allemands dans leur cœur.
Le 31 août 1899, son père meurt à Strasbourg à l’âge de 54 ans. Édouard n’a que 8 ans et sa mère, alors âgée de 48 ans, se retrouve veuve avec encore des enfants à élever. Cette disparition marque sans doute un premier tournant dans l’histoire familiale.
La famille GOERTZ entre Alsace et région parisienne
Au fil des années la famille se disperse progressivement.
Caroline Elisabeth, couturière, s’installe à Paris, rue de la Villette, où elle donne naissance le 1er mai 1899 à une fille, Lydia Lucie. Elle épouse l’année suivante le père de l’enfant, Auguste GERBER, alsacien lui aussi.
Elisabeth Salomé suit un chemin comparable. Domestique, elle est domiciliée à Paris rue Dupin et épouse Jean COLOMBAT le 5 octobre 1909.
Le frère, Charles, mécanicien, quitte également Strasbourg. En 1913 il vit à Neuilly-sur-Seine rue Louis-Philippe.
La trajectoire des GOERTZ illustre ce mouvement discret mais massif des familles alsaciennes qui choisissent de vivre sous drapeau français.
Peu à peu, c’est toute une fratrie qui s’enracine en région parisienne, tandis que leur mère demeure à Strasbourg.
Édouard, entre départ et retour
Édouard suit ce mouvement.
À une date que les archives ne précisent pas, Édouard quitte Strasbourg. On le retrouve à Neuilly-sur-Seine en 1913, au numéro 9 de la rue des Graviers. Il est typographe — un métier qualifié, qui suppose une certaine instruction.
Le 4 septembre 1913, Édouard épouse à Neuilly-sur-Seine Marguerite Marthe LAVIGOGNE, modiste, domiciliée au 140 avenue de Neuilly. Charles, le frère d’Édouard, encore célibataire, est son témoin.
Tout semble alors indiquer une installation durable en France, dans le sillage de son frère et ses sœurs.
Et pourtant, quelques mois plus tard, le couple quitte Neuilly et retourne à Strasbourg.
Ce déplacement, qui pourrait apparaître comme un simple ajustement de vie, va en réalité déterminer la suite des événements.
Une naissance, un fragile équilibre
Le 30 avril 1914, leur fils Lucien Édouard naît à Strasbourg, au domicile familial situé Kronenhofgasse 5.
La naissance est déclarée deux jours plus tard par Marguerite elle-même, selon une pratique alors courante dans le système d’état civil allemand. L’acte ne mentionne pas explicitement le père, sans que cela traduise pour autant une absence.
La proximité des dates entre le mariage et la naissance laisse entrevoir, sans qu’il soit nécessaire de l’affirmer, que la vie familiale avait déjà commencé avant d’être officialisée.
À ce moment-là, tout semble réuni : un foyer, un enfant, une installation.
Mais cet équilibre est fragile et la joie est de courte durée.
1914 : mobilisation d’Édouard Goertz dans l’armée allemande
Le 1er août 1914, l’Allemagne déclare la guerre.
La situation d’Édouard bascule brutalement. Il est mobilisé dans l’armée allemande.
Une photographie le montre en uniforme du 81e régiment, avec cette inscription manuscrite glaçante : « Letzte Grüsse nach der Mobilmachung aus der Garnison Frankfurt a/M. 1.8.1914 » — « Derniers saluts après la mobilisation depuis la garnison de Francfort-sur-le-Main, 1er août 1914. » Prémonitoire, en effet..
Quelques mois plus tôt, il vivait à Neuilly-sur-Seine. Désormais, il porte l’uniforme allemand.
Il ne sait pas qu’il ne rentrera pas.
Son frère Charles, lui, est resté à Neuilly-sur-Seine — il épouse Charlotte Eugénie GERMAINE le 18 août 1914, quelques jours après la mobilisation générale. La frontière entre les deux frères, l’un mobilisé côté allemand, l’autre resté en France, symbolise à elle seule le déchirement de toute une génération d’alsaciens.
Une perte dans l’absence
Le 22 août 1914, son fils Lucien, âgé de quatre mois, meurt à Strasbourg, Kronenhofgasse 5.
C’est sa mère Marguerite Marthe qui déclare le décès de son enfant le surlendemain.
Édouard n’est bien sur pas présent. Il est sans doute déjà au front. A-t-il jamais su que son fils venait de mourir ?
Fuite et disparition
Les sources deviennent ensuite plus incertaines.
On ne sait pas exactement quand Édouard déserte. Peut-être après avoir participé, dans les rangs de l’armée allemande, aux combats qui conduisirent à l’occupation de Lille à l’automne 1914. Peut-être plus tard. Ce qui est certain, c’est qu’à un moment, il franchit le pas et se réfugie à Lille.
Un certain M. Waag, d’origine alsacienne, le cache et le fait travailler dans son entreprise. La communauté alsacienne de Lille, nombreuse et soudée, constitue un réseau de solidarité discret mais réel dans cette ville sous occupation.
Mais Édouard est dénoncé. M. Waag, sentant la perquisition venir, brûle tous les documents d’Édouard — y compris son journal intime, tenu en double exemplaire. On mesure ici la perte irréparable : ces carnets auraient pu nous livrer les pensées d’un homme ordinaire pris dans l’engrenage de l’Histoire.
M. Waag demande alors à Xavier JOST de recueillir Édouard en fuite. J’ai retrouvé sur Geneanet un Xavier JOST, alsacien né à Ribeauvillé en 1861, habitant en 1914 au 164 rue des Postes à Lille. Tout porte à croire que c’est lui. Encore un Alsacien. Encore un homme qui risque sa vie pour en sauver une autre.
Mort d’Édouard Goertz à Lille en 1917
Mais chez Xavier JOST, Édouard décline. Privations, épuisement, chagrin accumulés — l’exil, la peur, la solitude. Il contracte ce qu’on appelait parfois « la maladie des prisonniers » : la tuberculose, implacable dans les corps affaiblis.
Edouard GOERTZ meurt le 8 juin 1917. Il a 26 ans.
Xavier JOST se retrouve face à une situation terrifiante : signaler la mort d’un déserteur de l’armée allemande, c’est attirer sur lui une répression certaine. Sa décision est sans doute à la fois pratique et courageuse à sa façon : il enterre Édouard dans sa cave, sans déclaration aucune. Pas d’acte de décès. Pas de sépulture. Une disparition silencieuse.
L’après-guerre : la difficile reconstruction administrative
Lille est enfin libérée le 17 octobre 1918 après plus de quatre années d’occupation allemande.
Xavier JOST peut enfin parler.
Le 28 février 1919, une exhumation est réalisée en présence du commissaire de police. Les restes d’Édouard GOERTZ sont sortis de la cave de Xavier Jost et déposés à la fosse commune du cimetière du Sud de Lille, section D.
Un courrier du 19 septembre 1919, signé du directeur du cimetière de Lille-Sud et adressé à Marguerite Lavigogne qui s’interroge sur le lieu d’inhumation de son mari, confirme les faits : la date du décès (8 juin 1917), l’exhumation, le dépôt à la fosse commune. Il précise également qu’une exhumation et une concession de quinze ans sont possibles, pour la somme de 75 francs. On ne sait pas si Marguerite donna suite.
Mais il reste un problème : juridiquement, Édouard GOERTZ n’est pas mort. Aucun acte de décès n’a été dressé en 1917. Pour sa veuve, impossible de se remarier, de tourner la page.
En février 1920, Marguerite Marthe LAVIGOGNE saisit le Tribunal civil de Lille. Le procureur de la République appuie la demande. Le tribunal constate judiciairement le décès d’Édouard GOERTZ, fixe la date au 8 juin 1917, et ordonne la transcription sur les registres d’état civil de Lille. C’est ce jugement — cote 3U274-76 — que j’ai découvert en feuilletant les archives.
La même année 1920, Marguerite Marthe LAVIGOGNE se remarie à Genève. Elle peut enfin laisser derrière elle ces années terribles.
Redonner une place
L’histoire d’Édouard GOERTZ est celle d’un homme ordinaire — un typographe alsacien de 23 ans — broyé par une guerre dont il ne voulait pas, contraint de combattre sous un uniforme qui n’était pas le sien, et qui a choisi, à un moment, de déserter plutôt que de continuer.
Elle nous parle aussi de ces réseaux de solidarité invisibles qui existaient dans les villes occupées : des hommes comme Mr Waag ou Xavier Jost, eux-mêmes alsaciens, qui ont risqué leur vie pour protéger l’un des leurs.
Elle nous rappelle enfin que derrière chaque document d’archives — chaque jugement, chaque courrier administratif, chaque acte d’état civil — se cache une vie humaine, avec ses joies, ses drames, et souvent ses zones d’ombre que nous ne comblerons jamais tout à fait.
Le journal intime d’Édouard, tenu en double exemplaire et brûlé par M. Waag, emporte avec lui des pensées que nous ne lirons jamais. Mais grâce aux archives, grâce aux recherches généalogiques, une partie de son histoire nous est rendue.
Avec l’aimable autorisation de la petite-fille de Marguerite Marthe Lavigogne, qui m’a raconté ce qu’elle savait du parcours d’Edouard, m’a communiqué sa photographie en soldat ainsi que le courrier du directeur du cimetière.






Une histoire folle. Très belle recherche Olivier !
Et bien racontée en plus !
Bravo Olivier !
Encore une histoire bien singulière… Avec toi, le papier jauni des archives prend vie sous nos yeux.
Merci pour toutes ces personnes qui sortent de l’anonymat.
14/18 étant ma période préférée, je trouve cette enquête super. Félicitations, c’est très bien. A continuer…